Journée d’études « A l’épreuve du dépérissement urbain : secteurs protégés et architecture vernaculaire » : Résumés des interventions

Journée d’études « A l’épreuve du dépérissement urbain : secteurs protégés et architecture vernaculaire » : Résumés des interventions

Programme détaillé de la journée d’études

Bulletin d’inscription

 

Pierre Coureux, président des AIAM

Bref rappel d’une loi novatrice : la loi dite « loi Malraux »

Le 23 juillet 1962, dans son remarquable discours, André Malraux soutenait, avec le charisme et l’éloquence qu’on lui connaissait, un projet de loi qui portera très vite son nom : la loi « Malraux ». Remarquable loi tout à fait novatrice qui faisait avancer considérablement le paradigme patrimonial jusque là cantonné dans deux sphères : celle des monuments historiques et celle des « sites ».

Cette loi « Malraux » qu’avait-elle pour objet de sauver ? C’est ce que nous allons rappeler en début de cette journée d’étude. Nous verrons qu’elle a permis de lutter contre la tentation de substituer, à l’époque, un urbanisme à visée hygiéniste et fonctionnelle composé de tours et de barres. Au fil du temps, ce sont 112 secteurs sauvegardés qui ont été créés dans notre pays. Depuis la loi LCAP du 7 juillet 2016, il n’y a plus la possibilité d’en créer de nouveaux. Pour protéger, on doit aujourd’hui classer en « site patrimonial remarquable » qui s’est substitué aux précédents secteurs sauvegardés et aux ZPPAUP/AVAP.

Nous montrerons ensuite pourquoi ce dispositif est lui-même doublement remarquable. Nous terminerons enfin, en insistant sur l’efficacité de cette loi « Malraux », après avoir fait remarquer que la récente loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine, (LCAP) s’appuie toujours notamment sur l’élaboration de PSMV (sans en remettre en cause les caractéristiques fondamentales).

 

Aymat Catafau (Université de Perpignan)

Perpignan, Saint-Jacques et Saint-Matthieu, quartiers vernaculaires : conserver ou détruire ?

 

 Les études historiques et archéologiques conduites depuis une quinzaine d’années ont démontré que les quartiers Saint-Jacques et Saint-Matthieu ont été conçus, mis en place, lotis et bâtis au Moyen Âge, au milieu du XIIIe siècle. Pour le quartier Saint-Matthieu, loti par les Templiers, les archives conservent les concessions de terrains à bâtir précises qui donnent les dates des premières constructions, leurs dimensions, leurs premiers habitants. L’étude de la trame urbaine montre que ces quartiers ont conservé la régularité du plan d’origine et la disposition des parcelles du premier lotissement est encore très bien perceptible. L’archéologie a en outre démontré que les murs des maisons actuelles sont en partie toujours ceux du XIIIe siècle, élevés en terre massive. Tout donc dans ces quartiers, le plan, le parcellaire, les maisons elles-mêmes, témoigne de l’expansion de la ville de Perpignan, au Moyen Âge.

 

Olivier Poisson (conservateur général du patrimoine honoraire)

Typologie

Les quartiers tracés et bâtis au 13e siècle à Perpignan, lors d’une une étape de croissance très rapide et ordonnée de la ville, ont connu ensuite une évolution vers plus de densité, en raison des contraintes militaires imposées à la ville par son statut de place-forte. Ces contraintes ont eu le plus d’effet au 19e siècle, qui a vu le bâti acquérir ses formes actuelles, même si la trame constructive et la base des constructions sont restées celles du 13e siècle. Il en résulte un bâti vernaculaire de maisons étroites, de deux travées entre trois mitoyens, cependant élevées de deux ou trois étages sur rez-de-chaussée, ce qui leur donne leur verticalité caractéristique. L’architecture de facture simple traduit l’usage agricole (suburbain) ou artisanal, avec des détails communs aux villages de la plaine roussillonnaise (usage de la brique, chèneaux en terre cuite vernissée, linteaux en bois, présence d’une fenière au dernier étage avec poulie de levage, etc). La régularité du type n’exclut pas variations et diversité, qu’accentue dans certaines rues le décalage des façades suivant la pente.

 

Bernard Cabanne, architecte

Fin de chantiers

Retour d’expérience sur la réhabilitation d’une quinzaine d’immeubles dans le PRI,  (périmètre de rénovation Immobilière) « Révolution Française », dans le quartier Saint-Jacques de Perpignan entre 2001 et 2006. Il sera fait état des pathologies rencontrées, de la démarche de réhabilitation et de l’analyse des coûts de construction.

 

Dans la réhabilitation, l’architecte découvre que le vieux bâti est transformable, adaptable, malléable et riche de potentialités que la construction neuve normative n’atteindra jamais. A Saint-Jacques, la trame est très régulière et permet des adaptations tant horizontales que verticales. Au fil du temps, les logements ont occupé les cours et exigé des étages surnuméraires, provoquant une surdensité étouffante. Il faut aujourd’hui rétablir des conforts d’habitat, reprendre du jour et du ciel par écrêtement, évidement, amaigrissement… réduire le nombre de familles par cage d’escalier …et envisager d’habiter autrement.

A contrario la démolition fragilise les confronts mitoyens qu’elle sape et qu’il faut étayer pour une durée inconnue ou définitive. Dans le jugement de la démolition il faut tenir compte des coûts ultérieurs d’entretien, d’aménagement improbables des vides résiduels et des contraintes techniques coûteuses si l’on doit y adosser des constructions mitoyennes… Ajoutons que les démolitions ne sapent pas seulement les maisons mais aussi la santé des habitants, pouvant créer sur des populations fragilisées une véritable psychose, une angoisse qui s’ajoute à la précarité, à la dévalorisation des biens et du patrimoine des familles.

 

Sylvain Schoonbært, Chef de projet secteur sauvegardé et documentation historique, et Anne-Laure Moniot, Direction de l’urbanisme, du patrimoine et des paysages, Bordeaux Métropole

Bordeaux, la ville de pierre : architectures ordinaires en PLU et en PSMV, regards croisés

 

Bordeaux présente la particularité de présenter un patrimoine vernaculaire exceptionnel. Le paysage de la « ville de pierre » comporte des monuments mais également une myriade de constructions domestiques dont le matériau, la pierre calcaire locale, fait l’unité.            .
Cette intervention se propose de relater les dispositifs mis en place pour protéger ce dernier patrimoine                                :
– le règlement du PLUi mis en place dès 2007 contribue largement à la protection des quartiers de faubourgs et de la petite banlieue bordelaise ;        ;
– le futur règlement du PSMV, à l’horizon 2020, assurera également la gestion des immeubles qualifiés à Bordeaux « d’ordinaires » à l’intérieur du site patrimonial remarquable. Les interfaces entre ces deux dispositifs réglementaires seront croisées à l’aune de leurs possibilités respectives.

 

Raphaël Alessandri (Mission Bassin minier).

Les cités minières du Nord de la France, comment protéger et faire évoluer un patrimoine ordinaire inscrit sur la Liste du Patrimoine mondial ?

Les cités minières du Nord de la France, comment protéger et faire évoluer un patrimoine ordinaire inscrit sur la Liste du patrimoine mondial ?

La présentation donnera des éclairages sur des démarches et projets entrepris depuis 15 ans sur la question de la protection et de l’adaptation des cités minières, elle abordera plus spécifiquement les questions suivantes :

Comment passer de l’image d’un parc social, obsolète, énergivore et stigmatisant à une prise de conscience « collective » de sa valeur patrimoniale et d’attractivité ? La présentation reviendra sur les démarches « d’inventaires partagés » conçus et mis en œuvre en croisant les valeurs patrimoniales avec les enjeux et contraintes de gestion d’un parc ancien et très marqué socialement.

Comment conduire des projets démonstrateurs et engager un changement de pratiques ? La présentation rendra compte de projets démonstrateurs (les cités pilotes Unesco) mis en œuvre depuis 5 ans et qui servent aujourd’hui de « modèle » à un projet national « l’Engagement pour le Renouveau du Bassin Minier ».

Comment informer et accompagner les propriétaires privés dans leurs projets de rénovation ? La présentation fera état d’un travail de communication à destination des propriétaires avec un double objectif : d’une part, lutter contre la précarité énergétique et améliorer le confort dans les logements miniers, et d’autre part, protéger et valoriser les qualités architecturales et paysagères des cités.

 

Dídac Gordillo Bel, architecte (Barcelone), professeur à l’Université Polytechnique de Catalogne

Tortosa et Amposta (Catalogne), deux villes proches et des manières opposées de voir le Patrimoine urbain. L’anachronisme de la destruction et la vertu de l’intégration

Tortosa et Amposta sont deux villes géographiquement très proches, situées à seulement 15 km l’une de l’autre, sur les rives de l’Èbre dans sa partie catalane, tout près de l’embouchure. Comme bon nombre des lieux habités de nos jours sur les rives du fleuve, ces deux villes existaient déjà dans l’Antiquité, avec des vestiges conservés jusqu’à aujourd’hui des périodes ibérique et romaine. Elles ont suivi une évolution parallèle avec quelques différences.

Tortosa a toujours été une ville importante. C’était un évêché et, à l’époque musulmane, c’était la capitale d’un royaume de taifa jusqu’à sa conquête par le comte de Barcelone, Ramon Berenguer IV. Aux temps modernes, c’était un siège de viguerie et, ensuite, de corregiment. Amposta, au contraire, après la conquête chrétienne, devint le siège de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem pour la Couronne d’Aragon et plus tard une ville de domination royale directe. Les façades fluviales des deux sites étaient semblables à celles d’autres villes côtières, mais Tortosa a commencé à changer dès le milieu du XXe siècle. À l’origine, ces façades étaient très fermées avec peu d’ouvertures, en particulier dans leurs niveaux les plus bas, car les limites des deux villes faisant face au fleuve étaient les remparts sur lesquels reposaient des bâtiments. C’est du moins le cas au milieu du XVIe siècle à Tortosa, comme on le constate sur des gravures contemporaines, ainsi qu’à Amposta, comme on peut le déduire de la typologie constructive et des vestiges archéologiques actuels.

À Tortosa, à partir du milieu du XXe siècle, il est décidé de créer une nouvelle rue périphérique qui étend l’espace de la ville sur le fleuve, afin d’améliorer la mobilité face à l’étroitesse des rues de la vieille ville. Dans le même temps, il fut prévu d’abattre un ilôt de maisons entre la cathédrale inachevée et le fleuve, pour créer une nouvelle place devant la façade principale, comme si l’on faisait face à un San Giorgio Maggiore à Venise, et c’est l’idée qui a finalement prévalu : ainsi fut  démoli ce complexe immobilier d’un certain intérêt, pourtant listé au catalogue des biens à protéger, qui était l’un des premiers exemples de bâtiments multifamiliaux de Tortosa, endommageant la façade fluviale de la ville. On mit ainsi en œuvre un concept anachronique d’urbanisme, qui ne cherche pas à mettre l’accent sur les ensembles construits mais sur des points supposés d’intérêt, avec places et avenues. Si cette façade urbaine perdue avait été maintenue, il aurait été possible de reproduire une image plus ou moins comparable, si l’on songe encore à Venise (et toutes proportions gardées), à celle du Grand Canal et de ses façades continues de bâtiments et de palais.En revanche, la façade fluviale d’Amposta, divisée en deux parties par le Pont Suspendu, n’était pas protégée dans son ensemble, mais seulement la partie de l’ancien château médiéval. Dans le plan d’urbanisme en vigueur, il était prévu de démolir toute la section de l’ancienne façade urbaine avec les bâtiments situés au bord de la rivière, afin de créer un boulevard, mais l’arrivée d’une nouvelle équipe municipale capable d’apprécier l’ensemble dans son épaisseur historique a permis de la protéger. À ce jour, un plan directeur concernant la façade de la rivière est en cours de rédaction, qui non seulement veut maintenir la structure des bâtiments, mais également régénérer le quartier où il se trouve, qui s’est trouvé confronté à un processus de dégénérescence, commun à de nombreux centres anciens, comme d’ailleurs à Tortosa.

 

Aymat Catafau (Université de Perpignan)

Celleres et coeurs de villages en Roussillon : questions sur la conservation des tracés urbains

La mise en lumière de la cellera comme noyau originel de nombreux villages du Roussillon au milieu des années 1990 a été suivie d’une prise de conscience progressive de la nécessité de conserver cette trace visible des premiers temps des villages médiévaux qui constituent le cœur des villages actuels. Malgré l’intérêt immédiat des acteurs de la culture, du patrimoine  et de l’archéologie, il a fallu attendre 2005 pour que se tienne la rencontre sur la préservation des celleres, à l’initiative du CAUE, du SDAP et de l’AAPO. Les politiques municipales appliquées aux cœurs villageois ont cependant souvent ignoré la valeur patrimoniale du dense tissu serré des constructions au sein de ce noyau originel, appliquant la méthode du bulldozer pour « ouvrir » les espaces : Bages, Le Boulou, Baho, en sont des exemples. À Pézilla-la-Rivière, des choix différents – que l’on peut discuter – ont été faits, pour ramener une vie sociale dans ce centre délaissé. D’autres actions de sauvegarde et de mise en valeur, comme celles de l’association « La Cellera » de Marquixanes, sont à souligner.

 

Antoine Bruguerolle (architecte, ICOMOS-CIVVIH)

Les sites patrimoniaux remarquables et leurs plans de sauvegarde et de mise en valeur, de l’analyse urbaine aux réalisations

Le Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur a la particularité d’être un plan d’urbanisme sectoriel dont le sujet est le patrimoine.  Il fixe le droit du sol en se basant sur la mise en valeur du patrimoine et propose un projet de ville inscrit dans une démarche de développement historique raisonné intégrant le patrimoine à différentes échelles : paysagère, urbaine et architecturale. Comment, de l’analyse du plan de sauvegarde et de mise en valeur passe-t-on à la rédaction d’une règle ? D’abord, en définissant la valeur. Qu’est-ce qui permet de définir la valeur ? Valeur architecturale, urbaine ou paysagère ? Par l’analyse urbaine et le fichier immobilier, on peut qualifier l’édifice à différents niveaux :

– en partant du détail constructif et de l’architecture pour arriver à la composition d’ensemble et la valeur urbaine, avec un regard croisé sur le paysage urbain et les ambiances urbaines qui participent de l’esprit du lieu.

– en intégrant la composition urbaine et la mémoire des tracés historiques avec le parcellaire

– en regard avec la composition de l’espace public, comportant la définition d’orientations d’aménagement et de programmation.

Au-delà de la valeur individuelle, la valeur des édifices peut se fonder sur une séquence ou une série constituée par la répétition et qualifiée par le rapport d’échelle.

Cette analyse permet d’identifier les enjeux aux différentes échelles et confirmer les objectifs du projet. Il faut ensuite transcrire dans le projet urbain dans le plan d’urbanisme en adoptant une lecture transversale de ces différentes données et échelles afin d’intégrer la mise en valeur de ces patrimoines.

Dans le site patrimonial remarquable, l’outil « plan de sauvegarde et de mise en valeur » comprend : un rapport, un plan, un règlement et des annexes. La bonne pratique des outils dépend de l’engagement des acteurs du site patrimonial remarquable (l’État et la ville). L’arbitrage, en cas de différend, pouvant être fait par la commission locale permanente et, en cas de recours, la commission régionale de l’architecture et du patrimoine (CRPA).

Dans le cadre de cet exposé, des projets réalisés dans divers sites patrimoniaux remarquables seront évoqués, pour montrer comment passer de la règle à la pratique et aborder les différentes modalités d’intervention : rénovation, restauration, réhabilitation, recomposition, cicatrisation, etc.

 

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